L’Hôpital de la Marine (vers 1875)

Hôpital de la Marine tel qu'il apparait vers 1875 depuis la rue Dorchester. (Quartier Saint-Roch - Rue Dorchester - Hôpital de la Marine - Façade et profil gauche - Vue éloignée . - [Vers 1875], BAnQ, Collection initiale, P600,S6,D1,P362)

Hôpital de la Marine tel qu’il apparait vers 1875 depuis la rue Dorchester. (Quartier Saint-Roch – Rue Dorchester – Hôpital de la Marine – Façade et profil gauche – Vue éloignée . – [Vers 1875], BAnQ, Collection initiale, P600,S6,D1,P362)

Vue actuelle du même site, alors occupé par deux édifices appartenant au gouvernement du Canada (155 et 165 de la rue de la Pointe-aux-Lièvres). (Collection de l'auteur, 2016)

Vue actuelle du même site, alors occupé par deux édifices appartenant au gouvernement du Canada (155 et 165 de la rue de la Pointe-aux-Lièvres). (Collection de l’auteur, 2016)



« [N]ous entrâmes ensuite dans une autre rue mieux percée, encombrée, comme la première, d’une foule bigarrée de toutes les Nations, des zones torrides, glaciales et tempérées. […] Des Africains, des Américains, des Indiens, des Européens et des Asiatiques composaient ces grouppes [sic] bizarres. […] Ces mouvemens [sic] confus et cette diversité peu harmonieuse de langage, produisirent un tel effet sur les organes de mon ouïe, que je crus être au moment où on plaçait la dernière pierre de la tour de Babel […] [J]’avais seulement terminé ma première promenade dans la ville de Québec »

Edward Allen Talbot, Cinq années de séjour au Canada : Tome premier, Paris, Boulland et Compagnie, 1825, p.22-23

En représentant ainsi le caractère cosmopolite de Québec, l’auteur Edward Allen Talbot cherche probablement à frapper l’imagination de ses lecteurs, mais il illustre le fait que la capitale du Bas-Canada constitue le principal port d’entrée de l’Amérique du nord britannique dans la première moitié du XIXe siècle[1]. C’est pour porter assistance aux nombreux marins et immigrants malades que le Parlement du Bas-Canada autorise en 1831 la construction de l’Hôpital de la Marine et des Émigrés[2] dans le faubourg Saint-Roch[3]. Construit entre 1832 et 1835 dans le style néoclassique mis de l’avant par l’architecte Henry Musgrave Blaiklock, l’hôpital est initialement confronté à l’afflux de victimes des grandes vagues épidémiques qui secouent l’Europe à l’époque[4]. La présence de patients contagieux[5] et l’aménagement de deux cimetières (l’un catholique et l’autre protestant) autour de l’hôpital entacheront la réputation du secteur de la pointe aux Lièvres et consacreront son occupation à des fins industrielles plutôt que résidentielles. À la fin des années 1850, des travaux d’agrandissement confèrent à l’édifice la forme qui apparaitra dans maintes photographies, y compris celle ci-dessus.

Plan de Saint-Roch réalisé en 1835 et indiquant l'emplacement de l'hôpital. Signalons que l'aile est, bien que planifiée dès le départ, ne sera construite qu'en 1856. (Détail de This plan of the city of Quebec is respectfuly inscribed to the Mayor R.E. Caron esqr, Alfred Hawkins, 1835, BAnQ, fonds non indiqué, G 3454,Q4,1835,H38 CAR)

Plan de Saint-Roch réalisé en 1835 et indiquant l’emplacement de l’hôpital, alors entouré par les méandres de la rivière Saint-Charles. (Détail de This plan of the city of Quebec is respectfuly inscribed to the Mayor R.E. Caron esqr, Alfred Hawkins, 1835, BAnQ, fonds non indiqué, G 3454,Q4,1835,H38 CAR)

Plan rapproché du site de l'hôpital, réalisé en 1837. Il montre notamment l'emplacement des cimetières situés près de l'édifice. On distingue le cimetière paroissial (à gauche) du cimetière de l'hôpital. (Plan of a tract of ground [...] forming part of the property depending of the marine hospital [...], Adolphe Larue - 4 septembre 1837, BAnQ, Fonds Cour supérieure. District judiciaire de Québec. Greffes de notaires, Alexandre-Benjamin Sirois Duplessis, CN301,S255,D613)

Plan rapproché du site de l’hôpital, réalisé en 1837. Il montre notamment l’emplacement des cimetières situés près de l’édifice. On distingue le cimetière paroissial (à gauche) du cimetière de l’hôpital. Le plan montre également que la construction d’une aile du côte de la rivière Saint-Charles est déjà envisagée. (Plan of a tract of ground […] forming part of the property depending of the marine hospital […], Adolphe Larue – 4 septembre 1837, BAnQ, Fonds Cour supérieure. District judiciaire de Québec. Greffes de notaires, Alexandre-Benjamin Sirois Duplessis, CN301,S255,D613)

L'épidémie de choléra de 1832 marque les esprits à Québec. Le peinte Joseph Légaré réalise à l'époque une toile représentant l'angoisse associée à cet épisode. (Le choléra à Québec, Joseph Légaré, vers 1832, Musée des beaux-arts du Canada, no 7157)

L’épidémie de choléra de 1832 marque les esprits à Québec. Le peinte Joseph Légaré réalise à l’époque une toile dans laquelle il « […] peint l’horreur du fléau, non pour le décrire, mais pour en consacrer les effets« . On y voit la place du Marché près de la cathédrale de Notre-Dame de Québec. (Le choléra à Québec, Joseph Légaré, vers 1832, Musée des beaux-arts du Canada, no 7157)

Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, le nombre d’immigrants arrivant à Québec décroit et le contrôle sanitaire à la Grosse Île[6] s’améliore. L’importance de l’hôpital s’en trouve réduite[7] au point où le gouvernement fédéral ferme l’institution en 1889 puis la cède trois ans plus tard aux Sœurs du Bon-Pasteur. Celles-ci y installent l’Hospice Saint-Charles, qui regroupe des écoles de réforme et d’industrie pour filles[8]. Au début du XXe siècle, l’édifice apparait tel qu’il était à la fin des années 1850. Dans les décennies qui suivent, l’une des ailes est prolongée et l’incendie du bâtiment en 1927 entraine sa reconstruction partielle.
Vue de la façade incendiée de l'hospice Saint-Charles en décembre 1927. Une trentaine de personnes, des enfants pour la plupart, périssent. (Incendie de l'Hospice St-Charles, 1927-12-20, Archives de la Ville de Québec, Fonds Ville de Québec, Q-C2-10-N001565)

Vue de la façade de l’hospice Saint-Charles lors de l’incendie de décembre 1927. Une trentaine de personnes, des enfants pour la plupart, y perdent la vie. (Incendie de l’Hospice St-Charles, 1927-12-20, Archives de la Ville de Québec, Fonds Ville de Québec, Q-C2-10-N001565)

Vue de l'hospice Saint-Charles en 1936. On distingue des modifications apportées à la toiture à la suite de l'incendie de 1927. (Quartier Saint-Roch - Rue Dorchester - Hospice Saint-Charles . - 1936, BAnQ, Fonds J. E. Livernois Ltée, P560,S2,D2,P165754-1)

Vue de l’hospice Saint-Charles en 1936. On distingue des modifications apportées à la toiture à la suite de l’incendie de 1927. (Quartier Saint-Roch – Rue Dorchester – Hospice Saint-Charles . – 1936, BAnQ, Fonds J. E. Livernois Ltée, P560,S2,D2,P165754-1)

Lors du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement fédéral réquisitionne l’édifice pour y loger une école d’aviation. En guise de dédommagement, les Sœurs du Bon-Pasteur reçoivent la ferme expérimentale de Cap-Rouge et y transfèrent l’hospice en 1940. À la fin du conflit, l’école d’aviation est convertie en un hôpital militaire. Désigné sous le nom d’Hôpital des Anciens Combattants à partir de 1946, il accueille des patients jusqu’à l’ouverture d’un nouvel établissement à Sainte-Foy en 1954[9].Vraisemblablement inoccupé jusqu’à sa démolition en 1962[10], à la suite d’un incendie, le vieil hôpital fait place à deux nouveaux bâtiments à vocation administrative (Main d’œuvre et Revenu) dans les années 1960. Ceux-ci ont conservé cette fonction jusqu’à nos jours.

Vue de l'hôpital des Anciens Combattants en 1950 (Hôpital des Anciens combattants, connu également sous le nom Hôpital Saint-Charles, Québec, Paul Carpentier . - 1950, BAnQ, E6,S7,SS1,P78591)

Vue rapprochée de l’hôpital des Anciens Combattants en 1950 (Hôpital des Anciens combattants, connu également sous le nom Hôpital Saint-Charles, Québec, Paul Carpentier . – 1950, BAnQ, E6,S7,SS1,P78591)

Vue aérienne du secteur de la Pointe-aux-Lièvres en 1971. On distingue les deux édifices du gouvernement fédéral sur le site de l'ancien hôpital. (Vue aérienne de la rivière Saint-Charles et ses environs, 1971-10-12, Archives de la Ville de Québec, Fonds Ville de Québec, Q-C1-14-N014891)

Vue aérienne du secteur de la Pointe-aux-Lièvres en 1971. On distingue les deux édifices du gouvernement fédéral sur le site de l’ancien hôpital. (Vue aérienne de la rivière Saint-Charles et ses environs, 1971-10-12, Archives de la Ville de Québec, Fonds Ville de Québec, Q-C1-14-N014891)

Notes

[1] Plus d’un million d’immigrants, la plupart provenant de Grande-Bretagne et d’Irlande, transitent par Québec entre 1815 et 1860. Voir Fernand Harvey, « Une porte d’entrée en Amérique : l’immigration à Québec au XIXe siècle », Cap-aux-Diamants : la revue d’histoire du Québec, n° 1 (1987), p. 41-44.

[2] L’institution sera toutefois communément appelée « Hôpital de la Marine ».

[3] Un hôpital pour immigrants avait été ouvert en 1823 dans le faubourg Saint-Jean.

[4] Notons en particulier les épisodes de choléra en  1834, dont la gravité force les autorités à ouvrir l’hôpital avant la fin des travaux, et de typhus en 1847, à l’époque de la Grande Famine en Irlande. Précédant l’ouverture de l’établissement, l’épidémie de choléra de 1832 frappe l’imagination par sa virulence. Sur l’ouverture précipitée de l’hôpital en 1834 et sa gestion par l’administration municipale, voir Antonio Drolet, « Un hôpital municipal à Québec en 1834 », Trois siècles de médecine québécoise, Québec, Société historique de Québec, 1970, p. 66-69 (via nosracines.ca)

[5] En période de crise, l’Hôpital établit des abris temporaires afin d’accueillir les patients. En 1847, alors que les premiers cas de typhus sont signalés, la population de Saint-Roch se réunit pour s’opposer à cette décision. Voir « Grande assemblée », Le Canadien (Québec), vol. XVII, no 16 (11 juin 1847), p. 2 (via la collection numérique de BAnQ); Pierre-Georges Roy, Les cimetières de Québec, Lévis, s.n., 1941, p.212-213 (via nosracines.ca);

[6] Située dans l’archipel de l’Île-aux-Grues, la Grosse Île accueille à partir de 1832 une station de quarantaine. Passage obligé des navires en provenance de ports infectés, la station ferme en 1937. Voir « La station de quarantaine de la Grosse-Île », En quarantaine : la vie et la mort à la Grosse-Île, 1832-1937, Bibliothèque et Archives Canada, 2008.

[7] La baisse de fréquentation incite l’Hôpital à accueillir la population locale à partir de 1859. Le Dispensaire de Québec, géré par les Soeurs de la Charité de Québec, prend en charge ces patients en 1866.

[8] À sa fondation, en 1870, l’institution est connue sous le nom d’école de réforme du Bon-Pasteur de Québec. Renommée Hospice Saint-Charles six ans plus tard, elle intègre une école d’industrie à compter de 1884. L’école de réforme cesse ses activités en 1921 tandis que celle d’industrie évolue en une école de protection de la jeunesse en 1950. Comme le précise l’historien Dale Gilbert, la mission et le programme des écoles diffèrent mais demeurent néanmoins étroitement liés : « Les écoles d’industrie accueillent les enfants considérés par un juge de paix ou un magistrat « en besoin de protection », c’est-à-dire orphelins, errants, « sans moyens d’existence », abandonnés ou réfractaires. Si ces écoles faillissent à enlever ces enfants de la pente du vice, les écoles de réforme « (…) feront ce que celles d’industrie n’auront pu faire». Ces écoles de réforme sont destinées à recevoir les enfants jugés coupables de « délits punissables », comme des vols, afin de les « redresser ». Le placement dans ces deux types d’écoles est accompagné d’une formation scolaire et d’une autre à un métier pour leur permettre d’aspirer à une vie « vaillante et morale ». Les institutions sont chargées de loger, nourrir et vêtir les enfants qu’on leur confie pendant une période de temps déterminée par le magistrat, moyennant une pension mensuelle versée à l’institution. À la base tripartite, elle est défrayée par l’État, la municipalité où réside l’enfant au moment de son placement et ses parents selon des proportions variables. La gestion des établissements catholiques est entièrement octroyée à des communautés religieuses ». Voir Dale Gilbert, Dynamiques de l’institutionnalisation de l’enfance délinquante et en besoin de protection : le cas des écoles de réforme et d’industrie de l’Hospice Saint-Charles de Québec, 1870-1950, mémoire de maîtrise, Québec, Université Laval, 2006.

[9] D’abord nommé « Hôpital Sainte-Foy », l’édifice est cédé au gouvernement du Québec en 1968 et devient le Centre hospitalier de l’Université Laval.

[10] Alors que l’Annuaire Marcotte des adresses pour la période 1953-1954 répertorie l’hôpital des Anciens Combattants (14, rue Gignac), les publications ultérieures de cet annuaire n’identifient aucun occupant à cette adresse.


Documents consultés

« Centre hospitalier de l’Université Laval [1968- ] ». Guide des archives hospitalières de la région de Québec 1639-1970. Bibliothèque et Archives nationales du Québec, sans date.

« École de réforme du Bon-Pasteur (puis de l’Hospice Saint-Charles) ( 14/02/1870-1921 ) ». Naître et grandir à Québec, 1850-1950. Johanne DAIGLE, François GUÉRARD et Thérèse HAMEL, dir. Centre interuniversitaire d’études québécoises, ca 2008.

« École d’industrie de l’Hospice Saint-Charles ( 02/1884-12/10/1950 ) ». Naître et grandir à Québec, 1850-1950. Johanne DAIGLE, François GUÉRARD et Thérèse HAMEL, dir. Centre interuniversitaire d’études québécoises, ca 2008.

« Hôpital de la marine ( 07/1834-1890 ) ». Naître et grandir à Québec, 1850-1950. Johanne DAIGLE, François GUÉRARD et Thérèse HAMEL, dir. Centre interuniversitaire d’études québécoises, ca 2008.

« Hôpital de la Marine [1834-1889] ». Guide des archives hospitalières de la région de Québec 1639-1970. Bibliothèque et Archives nationales du Québec, sans date.

« Hôpital des Anciens Combattants [1946-1954] ». Guide des archives hospitalières de la région de Québec 1639-1970. Bibliothèque et Archives nationales du Québec, sans date.

« Hôpital Sainte-Foy (Anciens Combattants) [1954-1968] ». Guide des archives hospitalières de la région de Québec 1639-1970. Bibliothèque et Archives nationales du Québec, sans date.

DONOVAN, Patrick. « Marine and Emigrant Hospital (Hôpital de la Marine et des Émigrés) ». À la Carte, les communautés de langue anglaise de Québec. Morrin Centre, sans date.

GILBERT, Dale. Dynamiques de l’institutionnalisation de l’enfance délinquante et en besoin de protection : le cas des écoles de réforme et d’industrie de l’Hospice Saint-Charles de Québec, 1870-1950. Mémoire de maitrise, Québec, Université Laval, 2006.

MORISSET, Lucie K. Patrimoine du quartier Saint-Roch : La mémoire du paysage : histoire de la forme urbaine. Québec, Ville de Québec, Service de l’urbanisme, Design urbain et patrimoine, [1996], 287 p.

VALLIÈRES, Marc. « Naître, vivre et travailler dans une ville coloniale ». Marc VALLIÈRES, dir. Histoire de Québec et de sa région. Tome II : 1792-1939. Québec, Presses de l’Université Laval, 2008, p. 851-922. Coll. «  Les régions du Québec », 18.

VALLIÈRES, Marc. « Développement urbain et société à Québec ». Marc VALLIÈRES, dir. Histoire de Québec et de sa région. Tome II : 1792-1939. Québec, Presses de l’Université Laval, 2008, p. 1301-1386. Coll. «  Les régions du Québec », 18.


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