La tour Martello no 4 (1929)

Photo de la tour Martello no 4 et de la rue Lavigueur en 1929. (Quartier Saint-Jean-Baptiste - Rue Saint-Réal - Plan rapproché de la tour Martello numéro 4,T. Lebel . - Vers 1930, BAnQ, Collection initiale, P600,S6,D1,P114)

Photo de la tour Martello no 4 et de la rue Lavigueur en 1929. (Quartier Saint-Jean-Baptiste – Rue Saint-Réal – Plan rapproché de la tour Martello numéro 4,T. Lebel . – Vers 1930, BAnQ, Collection initiale, P600,S6,D1,P114)

Vue du même site en 2016 (collection de l'auteur)

Vue du même site en 2016 (collection de l’auteur)

 

 


La construction des tours Martello[1] de Québec, en particulier celle située de nos jours en bordure de la rue Lavigueur[2], s’inscrit dans une réflexion stratégique portant sur la défense de Québec. C’est à Gother Mann, ingénieur militaire en poste dans la colonie[3] de 1785 à 1804, que l’on doit la formulation d’un programme[4] d’améliorations à apporter au système défensif de la capitale. Ce plan prévoit l’établissement d’une première ligne de défense constituée d’ouvrages détachés des fortifications principales de la ville.  Les tensions et les conflits[5] opposant à cette époque la Grande-Bretagne à la France et aux États-Unis convainquent le gouvernement britannique de réaliser les travaux proposés par Mann à Québec.

Ainsi, entre 1808 et 1812[6], l’ingénieur militaire Ralph Henry Bruyeres entreprend la construction des tours Martello[7]. Puisque le dégagement d’une aire libre de bâtiments est nécessaire au bon fonctionnement de la place forte[8], la tour Martello no 4 est élevée sur un terrain en friche loué aux Augustines de l’Hôtel-Dieu de Québec en 1790 par bail emphytéotique[9]. L’acquisition de ce site et la mainmise des militaires sur d’autres terrains en haute-ville dans la première moitié du XIXe siècle[10] gêneront l’expansion des faubourgs Saint-Jean et Saint-Louis[11]. La tour no 4, sur laquelle on installe à partir de 1823  une toiture pour protéger la maçonnerie des intempéries, ne sera jamais éprouvée par une armée ennemie et deviendra bientôt sous-utilisée[12].

Plan des tours Martello no 1 et 4 réalisé en 1823. On y remarque l'une des caractéristiques de ces tours: le côté du mur face à l'ennemi est plus épais que celui faisant face à la ville. (Plan's elevations and sections of Nos. 1 and 4 towers Quebec 1823, Sepr. 24. E.W. Durnford Lt. Col., Commg Rl. Engr. Canada. Plate 2, BAC, Collection nationale de cartes et plans, MIKAN, no 4137136)

Plan des tours Martello no 1 et 4 dressé en 1823. On y remarque l’une des caractéristiques de ces tours: le côté du mur face à l’ennemi est plus épais que celui faisant face à la ville. (Plan’s elevations and sections of Nos. 1 and 4 towers Quebec 1823, Sepr. 24. E.W. Durnford Lt. Col., Commg Rl. Engr. Canada. Plate 2, BAC, Collection nationale de cartes et plans, MIKAN, no 4137136)

Représentation non datée de la tour Martello no 4. On peut situer sa production dans la première moitié du XIXe siècle. On y voit la tour en usage, avant le retrait des pièces d'artillerie et de l'ajout d'un toit dans les années 1820.

Représentation non datée de la tour Martello no 4. On peut toutefois situer sa réalisation dans les premières décennies du XIXe siècle. On y voit la tour en usage, avant le retrait des pièces d’artillerie et de l’ajout d’un toit dans les années 1820.

En 1889, le bail négocié entre l’armée britannique et les Augustines vient à échéance. Désormais sans fonction militaire, le terrain loué en 1790 s’ouvre dès l’année suivante au lotissement. De nouvelles rues (Racine et Taschereau[13]) apparaissent et les axes est-ouest créés antérieurement sont prolongés jusqu’à l’avenue De Salaberry[14]. Fait inusité, le prolongement de la rue Sainte-Cécile fait abstraction de la tour Martello, de sorte que celle-ci empiète sur la voie et ne laisse qu’un étroit passage pour les véhicules. On peut se demander pourquoi l’administration municipale n’a pas exigé et obtenu la démolition de cette structure, considérant que l’on n’a pas hésité à détruire la tour no 3 en 1904 pour édifier un pavillon de l’hôpital Jeffery-Hale.

Plan du faubourg Saint-Jean en 1879. On y distingue les réserves militaires (en vert) qui restreignent l'expansion du faubourg Saint-Jean. (Atlas of the city and county of Quebec from actual surveys..., Henry Whitmer Hopkins, 1879, BAnQ, Coll. Plans de villes et villages du Québec, G 1144, Q4G475, H6, 1879 CAR)

Plan du faubourg Saint-Jean en 1879. On y distingue les réserves militaires (en vert) qui restreignent l’expansion du faubourg. (Atlas of the city and county of Quebec from actual surveys…, Henry Whitmer Hopkins, 1879, BAnQ, Coll. Plans de villes et villages du Québec, G 1144, Q4G475, H6, 1879 CAR)

Vue de la tour Martello no 4 et sa réserve vers 1880. On distingue également le faubourg Saint-Roch. (Quartier Saint-Roch - Panorama, L. P. Vallée, Quebec . - Vers 1880, BAnQ,Collection Centre d'archives de Québec, P1000,S4,D60,P16)

Vue de la tour Martello no 4 et de sa réserve vers 1880. On distingue également le faubourg Saint-Roch. (Quartier Saint-Roch – Panorama, L. P. Vallée, Quebec . – Vers 1880, BAnQ,Collection Centre d’archives de Québec, P1000,S4,D60,P16)

Plan détaillé du secteur de la tour Martello no 4 en 1898, soit environ huit années après son ouverture au lotissement. (Insurance plan of the City of Quebec, Canada, volume I, Charles Eward Goad, 1898, BAnQ, Coll. Plans de villes et villages du Québec, cote non indiquée)

Plan détaillé du secteur de la tour Martello no 4 en 1898, soit environ huit années après son ouverture au lotissement. (Insurance plan of the City of Quebec, Canada, volume I, Charles Eward Goad, 1898, BAnQ, Coll. Plans de villes et villages du Québec, cote non indiquée)

Habitée de 1892 à 1907 par un agent de la paix et sa famille, la tour no 4 est acquise en 1910 par la Commission des Champs de bataille nationaux (CCBN), constituée deux ans auparavant. Un belvédère est aménagé à proximité vraisemblablement dans les années 1940. Initialement nommé en l’honneur du maire de Québec Lucien Borne, il est connu de nos jours sous le nom de Terrasse Martello. Plusieurs fois restaurée au XXe siècle[15], la tour fait l’objet d’un programme d’interprétation en 1979. Louée en 1996 à un organisme y tenant des activités sur une thématique médiévale, la tour est réintégrée dans la programmation de la CCBN en 2015.

Vue de la tour au début du XXe siècle. La tour sert alors de résidence à un agent de la paix et à a sa famille. (Martello Tower, Quebec, Valentine & Sons' Publishing Co, entre 1903-1914, BAnQ, Collection numérique, CP 019896 CON)

Vue de la tour au début du XXe siècle. La tour sert alors de résidence à un agent de la paix et à a sa famille. (Martello Tower, Quebec, Valentine & Sons’ Publishing Co, entre 1903-1914, BAnQ, Collection numérique, CP 019896 CON)

Vue de la terrasse Borne en 1952. Depuis cette époque, la croissance de la végétation rend l'observation de la ville plus ardue. (La terrasse Borne, 1952-08-06, AVQ, Fonds Ville de Québec, Q-C1-14-N002984)

Vue de la terrasse Borne en 1952. Depuis cette époque, la croissance de la végétation a considérablement nuit à l’observation de la ville à cet endroit. (La terrasse Borne, 1952-08-06, AVQ, Fonds Ville de Québec, Q-C1-14-N002984)

Notes

[1] Ce nom provient d’un emploi erroné du toponyme Mortella, qui désigne un cap en Corse. À cet endroit, en 1794, une tour édifiée au XVIe siècle subit le feu de la marine britannique. Sa capacité de résistance impressionna les militaires au point que l’armée décida d’implanter ce type de fortification dans les îles britanniques et dans les colonies.

[2] Cette voie est nommée ainsi en 1914 en l’honneur d’Henri-Edgar Lavigueur (1867-1943), échevin du quartier Saint-Jean-Baptiste de 1906 à 1916 puis maire de Québec de 1916 à 1920 et de 1930 à 1934. Connue sous le nom de Rue Richmond au cours du XIXe siècle, elle devint la rue Saint-Cécile en 1890. La voie porta également nom de rue Martello entre 1913 et 1914.

[3] De 1763 à 1791, cette colonie, la province de Québec, s’étend sur la portion sud des territoires actuels du Québec et de l’Ontario. L’Acte constitutionnel de 1791 sépare la province de Québec en deux entités, le Bas et le Haut-Canada.

[4] Au cours de ses deux mandats à titre d’ingénieur en chef (1785-1792, 1793-1804), Mann proposa de compléter le mur d’enceinte de Québec au nord et à l’est, d’ajouter des ouvrages avancés devant les remparts construits par les Français, d’établir des ouvrages détachés et de remplacer la citadelle temporaire de 1779 par une construction durable. À l’exception du premier point, toutes les recommandations seront réalisées après le départ de Mann.

[5] En conflit avec la France entre 1793 et 1815 (à l’exception d’une trêve entre 1802 et 1803), la Grande-Bretagne entretient des relations tendues avec les États-Unis à la même époque. Une guerre les oppose entre 1812 et 1814. Voir James H. MARSH  et Pierre BERTON, « Guerre de 1812 », L’Encyclopédie canadienne, Fondation Historica, 2012.

[6] Si les tours 1, 2 et 3 sont complétées en 1810, la quatrième ne le sera que deux ans plus tard.

[7] Bien que Mann ait suggéré l’aménagement de redoutes et de retranchements, Bruyères, fortement appuyé par le gouverneur sir James Henry Craig, élève plutôt les tours Martello. Cela s’explique par leur faible coût de construction et le nombre restreint de soldats (12) requis pour assurer leur défense. Ces bâtiments comportent un rez-de-chaussée servant de poudrière et d’entrepôt, d’un étage servant de caserne et d’une plate-forme accueillant les pièces d’artillerie.

[8] Une missive de l’ingénieur Mann à Peter Hunter, commandant des forces britanniques au Canada, datée de 1804, témoigne de l’emprise militaire requise à l’extérieur des murs pour la défense de la ville : « Je fais allusion aux bâtiments érigés quotidiennement dans le faubourg sur le devant de la fortification et récemment sur les hauteurs d’Abraham. […] Si toutefois, on entend lotir en vue de construire [sur des terrains appartenant aux Augustines dans le faubourg Saint-Jean], le gouvernement s’y oppose formellement car ces terrains sont essentiels à la défense de la ville. […] Cette question doit être réglée rapidement car elle concerne autant le gouvernement que les individus, et même le pays car sa défense repose sur les fortifications de Québec. Lors de la prochaine attaque sur la ville, une des premières mesures qui s’imposera à la garnison sera de détruire les maisons sur le devant de l’enceinte, ce qui ruinera plusieurs centaines de résidants et mettra le gouvernement dans l’embarras ». Mann cité dans Jacques MATHIEU et Eugen KEDL, Les Plaines d’Abraham : le culte de l’idéal, Sillery, Éditions du Septentrion, 1993, p. 126.

[9] Il s’agit d’un bail (également nommé emphytéose) d’une durée maximale de 99 ans.

[10] Vers 1850, l’armée britannique détient, par achat ou bail, 357 acres dans la ville, soit 35% de la superficie du faubourg Saint-Jean.

[11] La population du faubourg Saint-Jean évolue de 845 habitants en 1792 à un peu plus de 9000 en 1844. Le faubourg Saint-Louis compte 2784 résidents à la même époque.

[12] La menace américaine s’estompant, les pièces d’artillerie sont retirées de la tour en 1821. Des soldats y séjournent régulièrement en période estivale jusqu’en 1846.

[13] La rue Racine devient la rue Philippe-Dorval dans le cadre de l’harmonisation des noms de rue à la suite du regroupement municipal à Québec ; en 1900, la rue Taschereau est renommée en l’honneur du premier ministre québécois Félix-Gabriel Marchand.

[14] Il s’agit des rues de la Tourelle, Saint-Olivier et Richelieu. La rue Sainte-Cécile est également prolongée mais se termine en un cul-de-sac.

[15] Le bâtiment fait l’objet de travaux en 1910, 1937, 1964 et 1992. La réinsertion de la tour no 4 dans le circuit de la CCBN justifie une nouvelle restauration du bâtiment en 2015-2016.


Abréviations des centres d’archives

AVQ: Archives de la Ville de Québec

BAC: Bibliothèque et Archives Canada

BAnQ: Bibliothèque et Archives nationales du Québec


Documents consultés

« Lavigueur ». Répertoire des toponymes de la ville de Québec. Ville de Québec, sans date.

« Martello ». Répertoire des toponymes de la ville de Québec. Ville de Québec, sans date.

« Tour Martello no 4 ». Les compagnons de l’ère médiévale. http://www.wsed.ws/compagnons, sans date.

« Un lieu chargé d’histoires ». Histoire et patrimoine. Commission des champs de bataille nationaux, 2015.

CANTIN, Marie. « Les tours Martello de Québec : de l’invasion à l’évasion ». Continuité, no 60 (1994), p. 54. (Fichier PDF à télécharger, via erudit.org)

CHARBONNEAU, André et al. Québec ville fortifiée du XVIIe au XIXe siècle. Québec, Éditions du Pélican/Parcs Canada, 1982, 491 p.

COMMISSION DES CHAMPS DE BATAILLE NATIONAUX. Rapport sur les plans et les priorités 2014-2015. Québec, Gouvernement du Canada, Commission des champs de bataille nationaux, 2014, 27 p. (Fichier PDF à télécharger)

COMMISSION DES CHAMPS DE BATAILLE NATIONAUX. Rapport sur les plans et les priorités 2015-2016. Québec, Gouvernement du Canada, Commission des champs de bataille nationaux, 2015, 31 p. (Fichier PDF à télécharger)

DIVISION DU VIEUX-QUÉBEC ET DU PATRIMOINE. Saint-Jean-Baptiste : entre faubourg et centre-ville. Québec, Ville de Québec, 1988, 72 p. Coll. « Les quartiers de Québec ».

MATHIEU, Annie. « Cure de jeunesse pour la tour Martello dans Saint-Jean-Baptiste ». Le Soleil (Québec), 9 août 2013.

MATHIEU, Jacques et Eugen KEDL. Les Plaines d’Abraham : le culte de l’idéal. Sillery, Éditions du Septentrion, 1993, 312 p.

ROBERGE, Nicolas. « La Tour Martello no. 4: Le trésor caché du Faubourg Saint-Jean-Baptiste ». Québec Urbain. Ixmedia, 2010.


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