L’Esplanade et la rue D’Auteuil (avant 1841)

Réalisée entre 1836 et 1841, cette aquarelle représente l'Esplanade et les bâtiments bordant la rue D'Auteuil tels que vus depuis la rue Saint-Louis. (The Esplanade, Quebec City, Fanny Amelia Bayfield, vers 1827-1841, Fonds Fanny Amelia Bayfield, MIKAN 2833654, BAC)

Réalisée entre 1836 et 1841, cette aquarelle représente l’Esplanade et les bâtiments bordant la rue D’Auteuil tels que vus depuis la rue Saint-Louis. (The Esplanade, Quebec City, Fanny Amelia Bayfield, vers 1827-1841, Fonds Fanny Amelia Bayfield, MIKAN 2833654, BAC)

Vue du même ensemble en 2016. (Collection de l'auteur)

Vue du même ensemble en 2016. (Collection de l’auteur)

 

 


L’Esplanade, délimitée par les rues Saint-Louis et D’Auteuil à l’intérieur des murs, est aménagée[1] entre 1779 et 1783, soit à la même époque où une première citadelle, dite temporaire, est édifiée sur les hauteurs de Québec. Si cet espace vise à distancer les fortifications du tissu urbain de la capitale, il s’avère propice à la tenue d’exercices militaires. À l’époque où Fanny Amelia Wright réalise l’aquarelle ci-jointe[2], l’Esplanade a supplanté la place d’Armes comme lieu d’entrainement[3]. Le site devient également le théâtre de populaires parades militaires[4] et de la revue de la milice de la ville. Favorisant la décentralisation des dépôts de poudre, l’armée britannique construit avant 1815[5] une poudrière à l’Esplanade. Cet ouvrage bicentenaire est bien visible à gauche sur les deux représentations ci-jointes.

Vue de l'Esplanade vers 1900 en direction de la rue Saint-Louis. Le site ne semble pas avoir changé sensiblement depuis les années 1830. (Quartier Vieux-Québec - Esplanade, Fred C. Würtele - [Vers 1900], BAnQ, Fonds Fred C. Würtele, P546,D1,P69)

Vue de l’Esplanade vers 1900 en direction de la rue Saint-Louis. En comparant cette photographie à des représentations antérieures, on constate que le site n’a pas beaucoup changé depuis les années 1830. (Quartier Vieux-Québec – Esplanade, Fred C. Würtele – [Vers 1900], BAnQ, Fonds Fred C. Würtele, P546,D1,P69)

Cérémonie militaire soulignant le départ des troupes canadiennes vers l'Afrique du Sud en 1899. (Quartier Vieux-Québec - Rue D'Auteuil - Esplanade - Cérémonie militaire, Saml. H. N. Kennedy - octobre 1899, P600,S6,D1,P0774)

Cérémonie militaire soulignant le départ des troupes canadiennes vers l’Afrique du Sud en 1899. (Quartier Vieux-Québec – Rue D’Auteuil – Esplanade – Cérémonie militaire, Saml. H. N. Kennedy – octobre 1899, BAnQ, Collection initiale, P600,S6,D1,P0774)

Au cours du XIXe siècle, l’espace échappe progressivement au contrôle exclusif des militaires. Quelques exemples permettent d’illustrer le caractère multifonctionnel du site. En 1837, peu avant le déclenchement des Rébellions des patriotes du Bas-Canada, une importante assemblée loyaliste se réunit à l’Esplanade[6]. Trente ans plus tard, la proclamation unissant les colonies britanniques d’Amérique du Nord au sein de la fédération canadienne y est lue[7].

Au fil des ans, l'Esplanade devient un lieu de rassemblement. Le Club automobile de Québec y tient sa promenade des orphelins en 1929. (Promenade des orphelins, Club automobile de Québec, 1929, William B. Edwards, BAnQ, Fonds Michel Lessard, P151, SD1 P7)

Dans l’espace restreint de la ville intra-muros, l’Esplanade devient naturellement un lieu de rassemblement. Le Club automobile de Québec y tient sa promenade des orphelins en 1929. (Promenade des orphelins, Club automobile de Québec, 1929, William B. Edwards, BAnQ, Fonds Michel Lessard, P151, SD1 P7, via la Société historique de Québec)

Lieu de rassemblement, l’Esplanade se veut également un lieu de commémoration par l’installation, en 1905, d’un monument dédié aux soldats québécois ayant perdu la vie lors de la guerre des Boers en Afrique du Sud[8]. Enfin, la place est assimilée à une aire de jeux et de repos[9]. Cette vocation se veut la plus durable puisqu’on y trouve de nos jours un parc public, dont on aperçoit les installations au centre de la photographie de 2016. Loué et administré par la Ville de Québec, le site[10] demeure la propriété du gouvernement fédéral.

Dévoilement à l'Esplanade en 1905 du monument dédié aux soldats québécois morts lors de la guerre des Boers en Afrique du Sud. (Quartier Vieux-Québec - Rue D'Auteuil - Esplanade - Dévoilement - 1905, BAnQ, Fonds J. E. Livernois Ltée, P560,S1,P952)

Dévoilement à l’Esplanade en 1905 du monument dédié aux soldats québécois morts lors de la guerre des Boers en Afrique du Sud. (Quartier Vieux-Québec – Rue D’Auteuil – Esplanade – Dévoilement – 1905, BAnQ, Fonds J. E. Livernois Ltée, P560,S1,P952)

Vue de l'Esplanade dans les années 1960. La Ville de Québec y inaugure en 1950 un bâtiment accueillant l'Office municipal du tourisme et des bureaux du Carnaval. Un stationnement fait son apparition à la même époque. Une portion de cet espace est réservée aux caléchiers. (Entrée du stationnement de l'Esplanade, 1966-10-18, AVQ, Fonds Ville de Québec, Q-C1-14-N006415)

Vue de l’Esplanade dans les années 1960. La Ville de Québec y inaugure en 1950 un bâtiment accueillant l’Office municipal du tourisme et des bureaux du Carnaval. Un stationnement fait son apparition à la même époque. Une portion de cet espace est de nos jours réservée aux caléchiers. (Entrée du stationnement de l’Esplanade, 1966-10-18, AVQ, Fonds Ville de Québec, Q-C1-14-N006415)

Délimitant cet espace vers l’est, la rue D’Auteuil apparait sous le Régime français. Les terres appartenant principalement aux Ursulines font l’objet d’un important morcellement dans les décennies suivant la Conquête. Cependant, le cadre bâti ne prend véritablement forme qu’au XIXe siècle, principalement entre les années 1820 et 1860. L’aquarelle de Wright représente d’ailleurs une intéressante concentration de bâtiments résidentiels à la fin des années 1830.

Détail d'un plan de Québec vers 1815 dans lequel on remarque la présence d'un premier îlot résidentiel construit en face de l'Esplanade sur la rue D'Auteuil. Ces bâtiments seront toutefois remplacés par les immeubles actuels à partir de 1819. (Détail de City of Quebec. To his Royal Highness’s…this topographical map of the province of Lower Canada, Joseph Bouchette, Londres, W. Faden, 1815, BAnQ, fonds non indiqué, G3450,1815,B68 CAR pl)

Détail d’un plan de Québec vers 1815 dans lequel on remarque la présence d’un premier îlot résidentiel construit sur la rue D’Auteuil en face de l’Esplanade. Cependant, ces bâtiments seront remplacés au cours du XIXe siècle. (Détail de City of Quebec. To his Royal Highness’s…this topographical map of the province of Lower Canada, Joseph Bouchette, Londres, W. Faden, 1815, BAnQ, fonds non indiqué, G3450,1815,B68 CAR pl)

Vue actuelle de la rue D'Auteuil. Les bâtiments situés entre les rues Saint-Louis et Sainte-Anne sont élevés entre 1819 et 1905. (Collection de l'auteur, 2016)

Vue actuelle de la rue D’Auteuil. Les bâtiments situés entre les rues Saint-Louis et Sainte-Anne sont élevés entre 1819 et 1905. Ceux qui  (Collection de l’auteur, 2016)

La chapelle des Jésuites, qu’on aperçoit à l’arrière-plan dans l’œuvre de Wright, brise cette unité. Le temple est édifié à partir de 1818 pour desservir les membres de la Congrégation des Hommes de Notre-Dame, une confrérie laïque dévouée au culte marial. Ceux-ci accueillent les Jésuites en 1849 puis leur cède la chapelle en 1907. Des travaux réalisés en 1930 donnent au lieu de culte sa physionomie actuelle. Notons enfin que la vocation de la rue D’Auteuil, traditionnellement résidentielle, se diversifie dans les années 1960 alors que des établissements commerciaux (hôtels, restaurants) et des bureaux de professionnels s’y implantent.

Vue de l'Esplanade et, à l'arrière-plan, de la chapelle des Jésuites vers 1865. On aperçoit également la plate-forme recouvrant la citerne de l'Esplanade, aménagée au XIXe siècle (on aperçoit la bascule permettant de puiser l'eau dans l'aquarelle de Wright). De nos jours, la plate-forme n'existe plus mais la citerne est toujours présente. (Quartier Vieux-Québec - Rue D'Auteuil - Chapelle des Jésuites - Vue éloignée prise de l'Esplanade, G.W. Edmondson . - [Vers 1865], BAnQ, Collection initiale, P600,S6,D1,P193)

Vue de l’Esplanade et, à l’arrière-plan, de la chapelle des Jésuites vers 1865. On aperçoit également, derrière la pyramide de boulets, la plate-forme recouvrant la citerne de l’Esplanade, aménagée au XIXe siècle pour alimenter les citoyens en eau (on aperçoit la bascule permettant de puiser l’eau dans l’aquarelle de Wright). De nos jours, la plate-forme n’existe plus mais la citerne est toujours présente. (Quartier Vieux-Québec – Rue D’Auteuil – Chapelle des Jésuites – Vue éloignée prise de l’Esplanade, G.W. Edmondson . – [Vers 1865], BAnQ, Collection initiale, P600,S6,D1,P193)

Vue rapprochée de la chapelle des Jésuites en 2016. Associée à l'oeuvre de la Maison Dauphine, la chapelle toujours ouverte au culte.

Vue rapprochée de la chapelle des Jésuites en 2016. Associée à l’oeuvre de la Maison Dauphine, la chapelle est toujours ouverte au culte. (Collection de l’auteur, 2016)

Notes

[1] D’après le contremaître des travaux, James Thompson (1733-1830), cet aménagement consiste à accroitre l’espace disponible et à niveler le terrain: « […] [Ces travaux] cost Government much labour and expence in Blowing down Rocks, filling up quarry Pits and levelling the place for public utility ». James Thompson, cité dans André CHARBONNEAU et al, Québec ville fortifiée du XVIIe au XIXe siècle, Québec, Éditions du Pélican/Parcs Canada, 1982, p. 384.

[2] Arrivée au Bas-Canada en 1833, Wright (ca 1813-1891) demeure à Québec jusqu’en 1841, alors qu’elle et son époux, le capitaine Bayfield, s’installent à Charlottetown. Influencée par les artistes militaires de son époque, elle s’inspire fort probablement d’une œuvre de son père, Charles Wright, laquelle représente l’Esplanade en 1836. On peut donc circonscrire la création de l’aquarelle de Fanny Amelia Wright aux années 1836 à 1841. Voir Ruth MCKENZIE, « WRIGHT, FANNY AMELIA (Bayfield) », Dictionnaire biographique du Canada, Université Laval/University of Toronto, 1990.

[3] Outre l’Esplanade, le secteur des Nouvelles-Casernes et la Citadelle sont également employés pour les exercices militaires.

[4] Pierre-Joseph-Olivier Chauveau (1820-1890), natif de Charlesbourg et premier ministre du Québec de 1867 à 1873, nous en laisse un intéressant souvenir : « Où sont les brillants régiments qui, le dimanche à quatre heures – on n’était pas alors aussi puritain qu’à présent [-] paradaient au pied de l’esplanade, en présence de toute la population de la ville et des faubourgs? Comme toute cette foule était bien mise, joyeusement habillée, avec du blanc et de belles couleurs que l’on trouverait trop voyantes aujourd’hui! [note : en 1877] Comme les ramparts [sic] étaient bien garnis! Les petits garçons et les petites filles dans leurs plus belles toilettes, s’échelonnaient sur le talus des terres-pleins; de loin l’on eut dit un jardin en amphithéâtre ». Voir Pierre-Joseph-Olivier CHAUVEAU, Souvenirs et légendes par M. Chauveau, Québec, Imprimerie A. Cöté et cie, 1877, p. 8; Dans sa Description topographique de la province du Bas-Canada publiée en 1815, Joseph Bouchette (1774-1841) note que l’Esplanade est « […] la place ordinaire de la parade pour les troupes de la garnison, d’où on relève tous les matins les différentes gardes de la ville. On y fait les exercices et les revues annuelles de la milice de la ville ». Voir Joseph BOUCHETTE, Description topographique de la province du Bas-Canada, avec des remarques sur le Haut-Canada, et sur les relations des deux provinces avec les États-Unis de l’Amérique, Londres, W. Faden, 1815, p. 469.

[5] La date de construction varie d’une source à l’autre. On la situe soit en 1807, en 1810 ou en 1815.

[6] Voir Gilles LAPORTE, « Chronologie raisonnée des mouvements loyal et patriote au Bas-Canada (1833-1837) », Les Patriotes de 1837@1838: les Rébellions du Bas-Canada, Mouvement national des Québécoises et Québécois; « De la Gazette de Québec : assemblée loyale », Le Canadien (Québec), vol. VII, no 38 (2 août 1837), [p.3.].

[7] Voir Jacques LACOURSIÈRE. Histoire populaire du Québec, tome 3 : de 1841 à 1896. Sillery, Éditions du Septentrion, 1996, p. 191.

[8] Notons que d’autres monuments apparaitront sur le site à partir des années 1990. Voir « Secteur no 2 – D’Auteuil – Saint-Louis ». Répertoire des œuvres d’art public. Ville de Québec, sans date.

[9] Hector-Louis Langevin (1826-1906), l’un des Pères de la Confédération et citoyen de Québec, évoque en 1877 la fonction récréative de l’Esplanade : « Restreints, comme nous le sommes, à des terrains extrêmement petits en ville, nous n’avons pas d’espace pour y faire prendre les récréations et exercices nécessaires à la santé de nos enfants […] Or, l’Esplanade est un endroit public, central, à la vue de tout le monde, et ou les jeunes gens peuvent se recréer et prendre un exercice violent [note : Langevin fait allusion la pratique du « foot ball »] sans y faire de mal ». Hector-Louis Langevin, cité dans Jean CIMON, Ulric-J. Tessier : la bourgeoisie francophone au XIXe siècle, Sillery, Éditions du Septentrion, 1997, p. 117.

[10] Au fil du temps, l’espace s’est fragmenté. De nos jours, on y trouve un stationnement, un poste pour caléchiers et des installations récréatives. Mise à jour, 2016/02/13: Parcs Canada, que je remercie, m’a signalé que le gouvernement fédéral loue à la Ville depuis 1904 une partie de l’Esplanade.


Abréviations des centres d’archives

AVQ: Archives de la Ville de Québec

BAC: Bibliothèque et Archives Canada

BAnQ: Bibliothèque et Archives nationales du Québec


Documents consultés

« Chapelle des Jésuites ». Répertoire du patrimoine culturel du Québec. Ministère de la Culture et des Communications du Québec, sans date.

« D’Auteuil ». Répertoire des toponymes de la ville de Québec. Ville de Québec, sans date.

« Esplanade ». Répertoire des toponymes de la ville de Québec. Ville de Québec, sans date.

« Lieu historique national du Canada des Fortifications-de-Québec – Poudrière de l’esplanade (est) ». Répertoire des biens immobiliers fédéraux. Secrétariat du Conseil du Trésor du Canada, 20 novembre 2014.

« Poudrière de l’Esplanade ». Lieux patrimoniaux du Canada. Parcs Canada, sans date.

CHARBONNEAU, André et al. Québec ville fortifiée du XVIIe au XIXe siècle. Québec, Éditions du Pélican/Parcs Canada, 1982, 491 p.

GROUPE DE RECHERCHES EN HISTOIRE DU QUÉBEC INC. Étude d’ensemble : sous-secteur des Ursulines. Québec, Ville de Québec, 2000, 2 vol.

LEBEL, Jean-Marie. Le Vieux-Québec: guide du promeneur. Sillery, Éditions du Septentrion, 1997, 340 p.

LE MOINE, James MacPherson. Picturesque Quebec : A Sequel to Quebec Past and Present. Montréal, Dawson Brothers, 1882, XIV-535 p. (via Archive.org)

NOPPEN, Luc et Lucie K. MORISSET. Art et architecture des églises à Québec : foi et patrie. Québec, Publications du Québec, 1996, IX-179 p.


Articles connexes

La place d’Armes (1826)

La rue Saint-Louis (vers 1830)


Pour me joindre:

Courriel: vues.anciennes@gmail.com

Twitter: Histoire de Québec@vues_anciennes

 

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