L’église et le cimetière Saint-Matthew (vers 1870)

Photographie de la chapelle Saint Matthew réalisée vers 1870, soit peu après la construction de la nef et du choeur et peu avant son élévation au rang d'église. (Quartier Saint-Jean-Baptiste - Rue Saint-Jean - St. Matthew's Church / L. P. Vallée, Portrait and Landscape Photographer, Quebec . - [Vers 1870] , BAnQ, Collection Centre d'archives de Qc, P1000,S4,D59,P126)

Photographie de la chapelle Saint-Matthew réalisée vers 1870, soit peu après la construction du transept et du choeur et peu avant son élévation au rang d’église. (Quartier Saint-Jean-Baptiste – Rue Saint-Jean – St. Matthew’s Church / L. P. Vallée, Portrait and Landscape Photographer, Quebec . – [Vers 1870] , BAnQ, Collection Centre d’archives de Qc, P1000,S4,D59,P126)

Vue actuelle de l'église Saint Matthew (collection de l'auteur, 2016)

Vue actuelle de l’église Saint-Matthew (collection de l’auteur, 2016)


 


Aux lendemains de la Conquête britannique, les communautés protestantes[1] de Québec, n’ayant aucun lieu d’inhumation consacré, sont contraints d’employer à cette fin des sites temporaires dont la gorge du bastion Saint-Louis[2]. Dans les années 1770, deux terrains contigus situés aux abords de la rue Saint-Jean sont acquis aux fins d’inhumation des défunts de confession anglicane et presbytérienne[3]. Il s’agit du premier cimetière non catholique de Québec[4]. À compter de 1822, des offices du culte anglican sont célébrés dans la maison du fossoyeur. Située dans le cimetière, elle est bientôt connue sous le nom de St. Matthew’s Chapel[5]; sa destruction lors de l’incendie du faubourg en 1845 entraine la construction d’un nouveau temple. Conçu par l’architecte-maçon John Cliff, le bâtiment religieux d’inspiration néogothique est inauguré en 1849.

Plan de la ville de Québec en 1771, soit à l'époque de l'ouverture du cimetière dans l'embryonnaire faubourg Saint-Jean. (A Plan of the City of Quebec, 1771, BAnQ)

Plan de la ville de Québec réalisé 1771, soit à l’époque de l’ouverture du cimetière dans l’embryonnaire faubourg Saint-Jean, qu’on aperçoit dans la partie supérieure du document. (A Plan of the City of Quebec 1771, John Andrews, BAnQ, fonds non identifié, G 3454 Q4 1771 A5 CAR)

Vue de la chapelle et du cimetière Saint Matthew vers 1860. (Sans titre, anonyme, vers 1860, ministère de la Culture et des Communications, Centre de documentation, Inventaire des biens culturels, 78.831.12 (35), via le dossier St. Matthew's Church préparé par la Ville de Québec)

Vue de la chapelle et du cimetière Saint-Matthew vers 1860. (Sans titre, anonyme, vers 1860, ministère de la Culture et des Communications, Centre de documentation, Inventaire des biens culturels, 78.831.12 (35), via le dossier St. Matthew’s Church préparé par la Ville de Québec)

Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, deux tendances s’observent : alors que la fonction cimetériale du site décroit puis cesse, sa vocation cultuelle prend, quant à elle, de l’expansion. En fait, dès les années 1820, des voix s’élèvent contre la présence du cimetière et en particulier contre les odeurs qui en émanent. Bien qu’un terrain soit acquis à Sillery en 1848[6] dans le but de créer un nouveau lieu d’inhumation pour les protestants à l’écart de la ville[7], les résidents du faubourg Saint-Jean maintiennent leurs objections. Des pétitions déposées au conseil municipal puis au Parlement de la province du Canada convainquent ce dernier d’adopter en 1855 et en 1860 des lois interdisant l’inhumation dans le cimetière[8]. Malgré sa fermeture, il fait l’objet de travaux d’entretien par les responsables de la chapelle[9].

Cette dernière connait d’ailleurs une métamorphose à la fin du XIXe siècle alors qu’elle subit d’importants travaux d’agrandissements qui coïncident avec son élévation au rang d’église paroissiale en 1875. Ces transformations reflètent également le modèle architectural proposé par Augustus Welby Northmore Pugin et l’Ecclesiological Society, les pionniers de l’architecture néogothique en Grande-Bretagne[10]. De fait, William Tutin Thomas, l’architecte retenu en 1870 pour dresser les plans de l’agrandissement de la chapelle Saint-Matthew, s’inspire fortement d’un temple édifié par Pugin à Liverpool.

Schéma représentant les différentes phases de construction de l'église Saint Matthew entre 1848 et 1899. (Tiré de Caroline Arpin, « Sépultures du cimetière St. Matthew : étude sur les critères paléodémographiques et la représentativité d'une collection d'ossements témoignant de la présence protestante à Québec entre 1771 et 1860 », mémoire de maîtrise, Québec, Université Laval, 2006, p. 134.)

Schéma représentant les différentes phases de construction de l’église Saint-Matthew entre 1848 et 1899. (Tiré de Caroline Arpin, « Sépultures du cimetière St. Matthew : étude sur les critères paléodémographiques et la représentativité d’une collection d’ossements témoignant de la présence protestante à Québec entre 1771 et 1860 », mémoire de maîtrise, Québec, Université Laval, 2006, p. 134.)

Représentation de l'église Saint Matthew dans les années 1880 ou 1890. avant 1900. Elle illustre le bâtiment après la construction de la tour-clocher en 1882 et avant les travaux d'agrandissements du choeur et de la sacristie en 1900. (St. Matthews Church, Quebec, European Post Card Co, entre 1903 et 1911, BAnQ, CP 018242 CON)

Représentation de l’église Saint-Matthew dans les années 1880 ou 1890. Elle illustre le bâtiment après la construction de la tour-clocher en 1882 et avant les travaux d’agrandissements du choeur et de la sacristie en 1899. Cette oeuvre permet également d’admirer les motifs apparaissant sur la toiture en ardoise. (St. Matthews Church, Quebec, European Post Card Co, entre 1903 et 1911, BAnQ, CP 018242 CON)

Photographie de l'église St. Oswald de Liverpool en Grande-Bretagne, construite entre 1839 et 1842 selon les Plans d'Augustus Pugin. William Tutin Thomas s'en inspire pour imaginer l'agrandissement de la chapelle Saint Matthew. (St Oswald's St Oswald Street, Old Swan, vers 1900, tiré de Liverpool City Group past and present)

Photographie de l’église St. Oswald de Liverpool en Grande-Bretagne, construite entre 1839 et 1842 selon les Plans d’Augustus Pugin. William Tutin Thomas s’en inspire pour imaginer l’agrandissement de la chapelle Saint-Matthew. (St Oswald’s St Oswald Street, Old Swan, vers 1900, tiré de Liverpool City Group past and present)

Le lieu de culte de la rue Saint-Jean subit peu de changements au XXe siècle : une horloge en fer forgée est installée en 1912 et la belle couverture en ardoise polychrome est remplacée en 1954 par l’actuelle toiture en cuivre. En 1978, le gouvernement du Québec reconnait la valeur patrimoniale de l’église et de l’ancien cimetière  en classant l’ensemble monument historique. L’année suivante, les Syndics et la Fabrique cèdent ce dernier à la Ville de Québec pour une somme symbolique à la condition que les lieux soient recyclés en bibliothèque municipale et en parc public.

Vue non datée de l'aménagement intérieur de l'église. La forme et la fenestration du choeur suggèrent la réalisation de ce cliché avant 1899. (St. Matthew's Church [probably St. John Street Quebec City, P.Q.], Jules-Ernest Livernois, s.d., BAC, Collection de photos par Jules-Ernest Livernois, MIKAN no 3383820)

Vue non datée de l’aménagement intérieur de l’église. La forme et la fenestration du choeur suggèrent la réalisation de ce cliché avant 1899. (St. Matthew’s Church [probably St. John Street Quebec City, P.Q.], Jules-Ernest Livernois, s.d., BAC, Collection de photos par Jules-Ernest Livernois, MIKAN no 3383820)

Photographie intérieure de l'église Saint Matthew à l'époque de son recyclage en bibliothèque

Photographie intérieure de l’église Saint-Matthew à l’époque de son recyclage en bibliothèque (755 St-Jean, Centre de documentation de l’Aménagement du territoire, vers 1979, 0107, via le dossier St. Matthew’s Church préparé par la Ville de Québec)

Notes

[1] Rappelons que le culte protestant regroupe une pluralité d’Églises dont les principales sont de confession anglicane, presbytérienne et luthérienne. Voir « Protestantisme », Encyclopédie Larousse en ligne, Larousse, sans date.

[2] D’après l’historien et archiviste Pierre-Georges Roy, « à peu près tous les protestants qui décédèrent à Québec de 1767 à 1772 […] furent inhumés […] » à cet endroit. Le site demeure un lieu d’inhumation jusqu’en 1791. Voir Pierre-Georges Roy, Les cimetières de Québec, Lévis, s.n., 1941, p. 253-255.

[3] En 1771, l’homme d’affaires Thomas Dunn acquiert le terrain dans le but d’y établir un cimetière pour les  membres de l’Église d’Angleterre (Anglicans). En 1778, le gouvernement de la province de Québec achète un terrain contigu au sud-ouest afin d’y inhumer les membres de la communauté de l’Église d’Écosse (Presbytériens).

[4] On y trouve de nos jours la plus ancienne pierre tombale au Québec, soit celle d’un officier écossais décédé quelques jours avant la bataille des plaines d’Abraham. La pierre tombale a été transférée au cimetière de la rue Saint-Jean à son ouverture en 1772. Voir Perrine Gruson, « Des milliers de morts au cimetière Saint-Matthew », Le Québec Express, 29 octobre 2014.

[5] Le bâtiment est exclusivement consacré au culte à partir de 1827. Afin de le rendre conforme à sa nouvelle vocation, « on remplace ses fenêtres par des ouvertures cintrées et une petite coupole en surmonte le toit ». Voir Luc Noppen et Lucie Morisset, «Église St. Matthew », Églises de Québec, Université Laval, Ville de Québec et ministère de la Culture et des Communications du Québec, sans date.

[6] Le cimetière reçoit ses premières dépouilles en 1848, mais n’est officiellement incorporé sous le nom de Mount Hermon l’année suivante. Voir « Le cimetière Mount Hermon », Le patrimoine immatériel religieux du Québec, Chaire de recherche du Canada en patrimoine ethnologique, Université Laval, sans date.

[7] Conformément à l’avis général du corps médical de l’époque qui croit que les maladies contagieuses sont notamment causées par les odeurs, d’importants cimetières sont établis loin de la ville au milieu du XIXe siècle. Outre le cimetière Mount Hermon, les cimetières Saint-Charles (1855) en basse-ville et Notre-Dame-de-Belmont à Sainte-Foy (1857) sont fondés sur le modèle des cimetières ruraux en vogue dans le monde anglo-saxon. Voir Lorraine Guay, « Aux origines des cimetières du Québec », Jean Simard, dir., Cimetières : patrimoine pour les vivants, Québec, Éditions GID, 2008, p. 19-47; idem, « De la malpropreté et des odeurs dans les anciens cimetières urbains », op. cit., p. 58-71; Denis Goulet et Jean-Pierre Thouez, «Les modèles explicatifs des maladies infectieuses au Canada au XIXe siècle », Gesnerus, vol. 61, nos 1-2 (2004), p. 5-23.

[8] Adopté en 1855, l’Acte pour défendre l’Inhumation dans certains cimetières de la Cité de Québec vise à mettre fin aux activités des principaux cimetières, et ce « […] dans l’intérêt de la salubrité de la cité de Québec et de la santé des habitants de la dite cité […] ». Le texte de loi adopté en 1860 concerne directement le cimetière de la chapelle Saint-Matthew. En ce sens, le préambule de l’Acte pour restreindre les inhumations dans un certain cimetière en la cité de Québec est plus intéressant que celui de la loi de 1855 car il précise la nature exacte des griefs déposés par les résidents du faubourg Saint-Jean. On peut ainsi y lire que « […] l’abondance des inhumations superposées dans ce cimetière a élevé la surface du dit cimetière en plusieurs endroits au-dessus du niveau de la localité avoisinante, exposant cette localité, et les puits qui s’y trouvent, à recevoir les égouts du dit cimetière ». Voir [Parlement de la province du Canada], Statuts de la province du Canada, Québec, imprimé par Stewart Derbishire et George Desbarats, imprimeurs de la Reine, 1855 et 1860, p. 581-582 (1855), 331-333 (1860). Notons que les lieux d’inhumation appartenant aux communautés religieuses ou ceux situés dans les cryptes d’églises sont tolérés.

[9] Pratiquement abandonné jusqu’en 1875, le cimetière fait à cette époque l’objet d’une collecte de fonds afin de le remettre en état. En 1888, un relevé des inscriptions sur les pierres tombales, stèles et monuments est effectué. Cinq ans plus tard, le muret du cimetière est reconstruit.

[10] L’association est fondée en 1839 sous le nom de Cambridge Camden Society puis renommée Ecclesiological Society en 1845. Elle est dissoute en 1868. Le mouvement fonde ses orientations architecturales sur le désir de revitaliser la foi anglicane. Voir Jacqueline Banerjee, « The Cambridge Camden Society and the Ecclesiological Society », The Victorian Web, George P. Landlow, sans date.


Abréviations des centres d’archives

BAnQ: Bibliothèque et Archives nationales du Québec

BAC: Bibliothèque et Archives Canada


Documents consultés

« Enclos paroissial Saint-Matthew ». Répertoire du patrimoine culturel du Québec. Ministère de la Culture et des Communications du Québec, sans date.

« St. Matthew’s Church ». Patrimoine urbain. Ville de Québec, sans date.

ARPIN, Caroline. « Sépultures du cimetière St. Matthew : étude sur les critères paléodémographiques et la représentativité d’une collection d’ossements témoignant de la présence protestante à Québec entre 1771 et 1860 ». Mémoire de maîtrise, Québec, Université Laval, 2006, X-149 p.

DROLET, Antonio. La ville de Québec: histoire municipale : III : de l’incorporation à la Confédération (1833-1867). Québec, Société historique de Québec, 1967, 144 p. Cahiers d’Histoire, no 19. (Via Nos Racines)

MENDEL, David. « Et l’église St. Matthew se fit bibliothèque… ». Cap-aux-Diamants : la revue d’histoire du Québec, hors-série (1998), p. 40-41.

NOPPEN, Luc et Lucie MORISSET. « Église St. Matthew ». Églises de Québec. Université Laval, Ville de Québec et ministère de la Culture et des Communications du Québec, sans date

[Parlement de la province du Canada]. Statuts de la province du Canada. Québec, imprimé par Stewart Derbishire et George Desbarats, imprimeurs de la Reine, 1855, 1041-XIV p.

[Parlement de la province du Canada]. Statuts de la province du Canada. Québec, imprimé par Stewart Derbishire et George Desbarats, imprimeurs de la Reine, 1860, 674-X p.

ROY, Pierre-Georges. Les cimetières de Québec. Lévis, s.n., 1941, 270 p. (via Nos Racines)

SIMARD, Jean, dir., et François BRAULT. Cimetières : patrimoine pour les vivants. Québec, Éditions GID, 2008, 451 p.


Articles connexes

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